Συγγραφέας:Διεθνές Συμπόσιο
 
Τίτλος:Actes du Colloque International, Historicité de l’ enfance et de la jeunesse
 
Τίτλος σειράς:Ιστορικό Αρχείο Ελληνικής Νεολαίας
 
Αριθμός σειράς:6
 
Τόπος έκδοσης:Αθήνα
 
Εκδότης:Γενική Γραμματεία Νέας Γενιάς
 
Έτος έκδοσης:1986
 
Σελίδες:709
 
Αριθμός τόμων:1 τόμος
 
Γλώσσα:Γαλλικά
 
Θέμα:Βιβλιογραφία
 
Διεθνή Συμπόσια
 
Κοινωνική ενσωμάτωση
 
Μαθητεία και εργασία
 
Νεανικά έντυπα
 
Νεανικές οργανώσεις
 
Νοοτροπίες και συμπεριφορές
 
Παιδεία-Εκπαίδευση
 
Τοπική κάλυψη:Ευρώπη
 
Περίληψη:Πρόκειται για μετάφραση στα γαλλικά των Πρακτικών του πρώτου επιστημονικού συμποσίου, που διοργάνωσε η επιτροπή του ΙΑΕΝ σε συνεργασία με την Εταιρεία Μελέτης Νέου Ελληνισμού. Το συμπόσιο, με θέμα «Ιστορικότητα της παιδικής ηλικίας και της νεότητας», έγινε στο αμφιθέατρο του Εθνικού Ιδρύματος Ερευνών από τη 1 έως τις 5 Οκτωβρίου 1984.
 
Άδεια χρήσης:Αυτό το ψηφιοποιημένο βιβλίο του ΙΑΕΝ σε όλες του τις μορφές (PDF, GIF, HTML) χορηγείται με άδεια Creative Commons Attribution - NonCommercial (Αναφορά προέλευσης - Μη εμπορική χρήση) Greece 3.0
 
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A. POLITIS

L'IMPRÉCISION DE L'ÂGE, DES DATES ET DU TEMPS DANS LA TRADITION ORALE

Si l'on essayait de dresser une typologie des âges selon les données de la tradition orale, ο α se trouverait, il me semble, dans une impasse. Jusqu'à quel âge quelqu'un est-il censé être un enfant, quand commence-t-il à être un jeune, un homme, un vieillard? Si je ne me trompe, la tradition orale évite de telles définitions, mis à part quelques rares cas. Je n'en connais pour ma part que deux où l'âge est exprimé par un chiffre; un chant classé d'ordinaire parmi les chants gnomiques et qui traite de la vie des hommes:

L'enfant quand il est né

N'est pas différent d'un fruit

A dix, il grandit

Et contemple le monde

A vingt il est viveur

Et bon ripailleur

A trente c'est un brave

et ainsi de suite, par décennies, jusqu'à 100 ans1.

Dans le second cas est fixé l'âge-limite de la maturité sexuelle de la fille.

Là-bas, à Aghia-Marina et à Panaghia,

Une fille de douze ans a pris l'habit;

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1. A. Jeannaraki, Chants crétois (en grec), Leipzig 1856, p, 160, Vasilios Laourdas, «Les âges de la vie d'après Solon et la tradition grecque moderne» (en grec), Actes de l'Académie d'Athènes, 21 (1946), Athènes 1950, p. 257-263 se sert de cette variante précise, afin de la comparer à une poésie analogue de Solon; il ajoute en même temps d'autres variantes et proverbes relatifs —matériau utile à notre sujet.

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Elle ne se signe pas, elle ne se prosterne pas,

Elle regarde les garçons et s'étiole2.

Au même âge environ est proposée aux prétendants l'héroïne du chant du "frère mort"3

Qui avait douze ans et que le soleil n'avait pas vue

On lui envoya une proposition...

Dans le cas le plus extrême, la jeune fille est veuve4:

Une fille de douze ans rentre veuve chez sa mère

A ce que je sais dans les autres cas l'âge n'est fixé que d'une manière relative5.

A Galata, dans les carrières, les carrières de Constantinople

Un jeune homme taille la pierre...

Dans le bazar et les échoppes de Constantinople

Cinq maîtres tailleurs et dix apprentis travaillaient

Et un petit tailleur cousait et chantait.

De là-haut en Valachie

Un pacha descend

Ses firmans ordonnent

Que les vieilles doivent se marier.

"Il y a peu de grec qui sachent au juste leur âge", notait aux alentours de 1785, le philologue français Villoison, "ils vous disent: "Je suis né à peu près dans le temps de tel événement, de la prise de telle ville"6. Ce renseignement de l'observateur français est confirmé par un témoignage de Petros Katsaïtis: dans le dénouement comique qu'il ajoute à son Iphigénie, un homme vieilli, selon toutes les apparences, est en train de faire la cour; quand on se moque de lui pour ces façons si peu convenables pour son âge, il se défend7:

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2. A. Passow, Popularia carmina graeciae recentioris, Leipzig 1860, n° 580a.

3. op. cit. p. 519.

4. Chr. Ν Lambrakis, "Chants de Djoumerka", (en grec), Laographia, vol. 5 (1915), p. 110.

5. Tous les trois exemples tirés de M. G. Michaïlidis-Nouaros, Chants populaires de Karphathos, Athènes, 1928, respectivement p. 132, 54 et 65.

6. Renata Lavagnini, Villoison in Grecia, Palermo, 1974, p. 53.

7. P. Katsaïtis, Oeuvres, (en grec), éd. Emm. Kriaras, Athènes 1950, p. 111.

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«... mais je reste jeune pourtant

Je n'ai que quarante-deux ans, sans mentir;

—Et comment son excellence le sait-elle, seigneur?

lui demande-t-on, et lui répond:

«Attends que je m'en souvienne tout de suite... tiens,

Je suis né quand le soleil s'est éclipsé»

Cela semble donc bizarre que quelqu'un connaisse son âge, qui n'importe comment est déterminé par un fait naturel et non pas par le temps du calendrier.

Je suis conscient de ne rien dire de nouveau; je ne m'efforce que de systématiser quelque peu des expériences et des observations. Je pense aussi que le flou, qu'on a signalé quant à l'âge, peut être intégré dans un système plus vaste, vu que dans le code de la tradition orale la notion globale de temps apparaît numériquement assez indéterminée; ou mieux encore, le temps n'est pas une résultante, mais un nouveau cycle.

Cela voudrait dire que la sensation de l'écoulement du temps se concrétise à travers une logique d'éternel retour. «Au temps de nos grands-pères» est l'expression désignant qu'une chose s'est produite dans un passé très reculé —et son superlatif, très rare je crois, est «les grands aïeux de nos aïeux»: la notion du temps est définie par le cycle de la vie, lequel contient le nouveau cycle.

Même chose pour l'année. Alki Kyriakidou-Nestoros l'a formulé en des termes très imagés : «Le temps dans sa perception populaire n'est pas une notion abstraite et mathématique; il est son contenu, sa propre expérience (...) Quand on dit, On a eu une bonne année', cela signifie qu'ils ont eu une bonne récolte»8. On sait que souvent les mois sont nommés par les travaux saisonniers, mais même des formules simples, comme «aux temps des vendanges, de la moisson, des figues, des raisins» désignent la saison: quand on moissonne, quand mûrissent les raisins ou les figues. «Les grecs dans les Îles ont la liberté des cloches. Mais ils ne s'en servent que pour sonner l'office, et non pas pour annoncer les heures» raconte encore Villoison9. Laissons pour l'instant le problème de l'horloge —c'est là un problème compliqué, relevant de la législation 

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8. Alki Kyriakidou-Nestoros, Les douze mois. Leur folklore, (en grec), Salonique 1982, p. 6.

9. Renata Lavagnmi, op. cit., p. 53.

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ottomane10 et bornons-nous à la formulation simple qu'au cours aussi de la journée, la notion du temps est fluide. Il est compté à l'aide des phénomènes naturels, avant tout par la marche solaire11.

Dans une pareille logique, on peut aboutir —dans certains cas-limites— à un temps à deux vitesses. Peu après 1830, M. Khourmousis enregistre en Crète une légende-type concernant une grotte de nymphe: il s'agit de l'histoire d'une fée qui s'éprend d'un villageois, a de lui un enfant et est pour cette raison bannie de sa propre communauté pour trouver refuge dans une source des parages, où «elle est vue deux ou trois fois par an, portant son bébé». Khourmousis tient à savoir quand l'événement s'est passé; il s'enquiert et reçoit la réponse également typique: l'informateur «le tient de son grand-père». Intrigué, Khourmousis insiste : «Soit, vieil homme (lui dis-je), mais depuis tant d'années, cet enfant ne grandit-il pas? Et crois-tu, mon seigneur (me dit-il) qu'il soit facile de grandir pour ceux qui vivront mille ou mille cinq cents ans?»12.

Je reviens à nos exemples du début. Le chant gnomique, qui décrit la vie humaine —ainsi qu'un chromo analogue ornant les murs des cafés ou autres négoces— est plutôt inscrit dans un système de représentations symboliques de la vie sur la base du système décimal; c'est ce dernier qu'on reconnaît, plutôt que les âges; la numération est conventionnelle et ne correspond pas à des subdivisions en âges, mais bien à des subdivisions mathématiques.

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10. «En l'an 1576 mourut le sultan Selim, et Mourad, jeune novateur, devint sultan et voulut mettre des horloges comme à Venise, mais ses oulémas ne le lui ont pas permis». Ms de Koutloumousi n° 220 f. 161v, voir Sp. Lambros, Chroniques brèves (en grec), Athènes 1932, p. 27. Environ un siècle plus tard, Robert de Dreux, (Voyage en Turquie et en Grèce, Paris 1925, p. 93-94) en constatant à sa grande surprise l'absence d'horloges publiques, apprend que «c'était un Grand seigneur qui avait défendu l'usage des horloges publiques». Il raconte même que, lorsque certains de ses sujets demandèrent la permission d'acquérir des horloges publiques, afin de connaître l'heure de la prière, du repas et du sommeil, il leur répondit qu'«il fallait prier Dieu en tout temps, et que le jour nous avertissait de nous lever, la nuit de nous coucher, la soif et la faim de boire et de manger». Il y a cependant aussi la question des montres, il semble que leur commerce n'était pas insignifiant, au moins pendant le 18e siècle, voir Félix Beaujour, Tableau du commerce de la Grèce, v. II, Paris 1800, p. 18-26.

11. Nicetas Khaviaras, L'horloge naturelle (eu grec), Alexandrie 1931, recueille certains témoignages de temps plus récents également,

12. M. Chourmousis, De la Crète, (en grec), Athènes 1842, p. 69-50. Une partie du décret est reproduit par N. G. Politis, Traditions, (en grec), v. Ι, Athènes 1904, p. 459-460.

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La «fille de douze ans» est elle aussi, bien sûr, une détermination également conventionnelle. Bien qu'il s'appuie sur une certaine réalité physique, le chiffre douze, magique comme on le dit, stabilise et codifie: les données de l'expérience ne sont pas exprimées directement; elles sont filtrées par les symboles. Le code oral a une fonction normative. Cependant., avant de changer de paragraphe, signalons que la maturité sexuelle de la fille coïncide au niveau du code avec la capacité de procréer: dans ce cas, comme aussi dans celui du temps, l'amour physique, permettez-moi l'expression, est son propre contenu.

Une digression est néanmoins nécessaire avant de poursuivre. Il ne faudrait pas, comme trop souvent, identifier la tradition orale à l'histoire. Au sein d'une même société, celle du temps de la domination turque, les deux codes fonctionnent parallèlement et influent conséquemment sur le comportement des mêmes personnes. Ce dualisme ne devrait pas nous surprendre hors mesure; si nous cherchons dans nos propres papiers, nous trouvons des dates et tout, mais si nous nous mettons à calculer mentalement quand des faits personnels ont eu lieu, alors le temps du calendrier nous abandonne. On confond souvent «le combien sommes-nous?», mais beaucoup plus rarement «quel jour sommes-nous aujourd'hui?», le cycle de la semaine aidant la mémorisation. A l'époque donc de la domination turque, il n'est pas du tout inhabituel de tomber sur des mentions écrites à l'âge numériquement déterminé, au temps du calendrier, ou même à l'heure : «Quiconque veut bien réussir doit craindre Dieu et non pas chercher à se marier trop vite, à vingt ans» lit-on dans des mémoires; ou ailleurs, dans une chronique d'un monastère, on peut lire: «l'horloge sonnait dix heures... quand Dieu eût son âme»13.

Je n'irai quand même pas jusqu'à soutenir que ce sont les codes qui différencient les comportements. A mes yeux, pareille approche aurait mené à un formalisme stérile. Ce sont les faits qui s'inscrivent dans des codes différents: ceux appartenant aux continuités sont normalement recyclés, la tradition orale pouvant alors les incorporer. Quant à ceux qui appartiennent aux discontinuités, c'est-à-dire qui expriment les ruptures, soit de l'histoire individuelle, soit de l'histoire sociale, l'accueil de la tradition écrite leur convient alors mieux14. Et je crois inutile de

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13. Ev. Skouvaras, Olympiotissa, (en grec), Athènes 1967, p. 383 et 440.

14. On a besoin ici d'une note pour rappeler que presque toutes les «rimes» —aussi bien celles transmises par la tradition écrite et celles que l'orale a enregistrées— mentionnent la chronologie ou même la date de l'événement. Cependant la science hellénique

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rappeler que l'on recherche des codes pour comprendre, non pas ceux-ci, mais les réalités qu'ils expriment, et que cette analyse théorique n'exclut nullement une osmose: des fois l'un des codes prévaut sur les fonctions de l'autre.

La parenthèse étant fermée, il faut aussi refermer le cycle. Au-delà des problèmes d'une tradition orale ou écrite, l'interrogation historique finale reste l'attitude de la collectivité face aux âges. Je ne détiens évidemment pas de réponse; néanmoins, si le processus de compréhension traverse des approches successives, comme C. Th. Dimaras nous l'a enseigné, je vais tenter une ébauche de réponse.

La distinction principale constatée dans les matériaux est entre la catégorie de «jeunes» et celle de «vieux». D'un côté, les notions de «jeune homme», «fille»; de l'autre côté, «vieux» et «vieille». Il suffit que l'on jette un coup d'œil aux proverbes et légendes respectives pour constater de visu l'attitude négative vis-à-vis des gens âgés. L'aversion envers les vieilles —évidemment plus marquée dans une société où dominent les mâles, transparaît de façon caractéristique dans le rôle de traîtresse dont la vieille est créditée par la collectivité, afin d'expliquer les grandes catastrophes qui se sont abattues sur la communauté dans le passé. «Aghia Marina fut dans le temps un monastère (...) Quand les Turcs sont venus, les Chrétiens sont allés s'enfermer dans le monastère (...) Une vieille révéla l'emplacement où ils prenaient l'eau pour boire, ainsi les Turcs coupèrent l'eau», etc15.

La prétendue mise à mort des vieux est également révélatrice : «Des deux cimes de Liakoura (c'est-à-dire du Parnasse), celle la moins élevée est nommée Rocher des Vieux, car c'est de là que, par le passé, on précipitait les vieux qui étaient désormais impotents et incapables de mériter leur pain»16.

La tradition dit: au vieux temps. On peut aisément entrevoir dans cette définition du temps, le désir refoulé du présent.

L'autre forme, indirecte, de désaveu social est manifestée par l'ironie

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ne s'est aucunement préoccupée du problème de la «rime»: s'agit-il d'une composition orale, homologue du criant populaire, s'agit-il d'une composition «écrite», s'agit-il d'une composition de «formes poétiques», comme les poèmes épiques balkaniques correspondants? Cette question ne pouvant pas être résolue par des noies, je préfère m'en tenir au rappel.

15. G. K. Spyridadis, «La vieille comme traître dans les traditions populaires néohélleniques», Epetiris Laographikou archeiou, v. 17 (1964), p. 4, du tiré à part.

16. N. G. Politis, op. cit., 33.

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envers les vieux et les vieilles17. Je ne m'étendrai pas là-dessus. Je pense que la voie recherchée est ouverte. S'il y a des doutes à ce sujet, je veux rappeler le proverbe : «Tu es vieux, bon à rien, tu ne fais que gâcher le pain». L'attitude de la collectivité envers l'âge est déterminée par le rôle de chaque âge dans la dynamique de la production et de la consommation —celle-ci étant particulièrement prise en compte dans une société caractérisée par la pénurie des biens.

Il apparaît clairement que ce qui nous a été transmis —chants, légendes, proverbes, et autres— exprime et codifie une société où l'âge «mûr» est hégémonique. C'est pour cela qu'il est absent —comme aussi est absent l'enfant. Il n' y a que les catégories-limites; d'un côté la jeunesse, idole de l'âge mûr, de l'autre côté la vieillesse, son épouvantail.

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17. Je crois que sous cet angle —aversion ou bien ironie— des renseignements se dégagent, plus nombreux et plus opérants que ceux que K. A. Romaios tente de repérer dans l'abondant matériel de «traditions», recueillies dans son article «La vieille, figure mythique des grecs anciens». Mélanges offerts à Stilpon Kyriakides, Salonique 1953, 561-580. Les proverbes nous mènent également dans la même direction voir les entrées correspondantes dans N. G. Politis, Proverbes, v. I-IV, Athènes 1839-1902.

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ΛΕΥΚΗ ΣΕΛΙΔΑ

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PAULETTE COUTURIER

L'ENFANT ET LE LOUP:

DE LA RÉALITÉ AU MYTHE

Le 9 novembre 1692, le marquis de Seignelay enjoignait à Monsieur de Creil, intendant, «de faire assembler les habitants de quatre à cinq paroisses des environs de Pongouin (E & L) pour tascher de tuer.... cette beste qui mange les enfants».

Par contre, en 1695, l'évêque du pays de Léon (Bretagne) constatait à propos des loups : «Le pays en est plein mais il n'y en qu'un ou deux qui mangent des enfants».

Or nous sommes à l'époque où Perrault écrivait son conte célèbre, Le Petit Chaperon Rouge, d'après lequel on peut supposer que le loup est un habitant presque sédentaire de la forêt où les petites filles sont sûres de le rencontrer et d'être dévorées si elles flânent un peu. Mais le loup n'est-il qu'une bête féroce à quatre pattes dans ce conte qui fait encore frissonner les enfants du XXe siècle?

Des ouvrages récents1 ont cité de nombreux cas, précis ou non, de bébés et d'enfants victimes autrefois des loups en France. En 1813, plusieurs arrêtés préfectoraux pris dans l'ouest de la France stipulaient que «la garde du bétail sera confiée à des pâtres âgés de vingt ans au moins et armés». Condition bien difficile à remplir à une époque où les guerres napoléoniennes laissaient peu d'hommes de cet âge dans les campagnes!

Tous ces témoignages, si intéressants soient-ils, ne peuvent permettre d'établir une statistique des victimes, ni même d'appréhender la réalité et la permanence du danger pour l'enfance du pays de France dans les temps anciens.

LA RÉALITÉ

Il importe avant tout à l'historien de dénombrer sur l'ensemble du

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1. Claude-Catherine et Gilles Ragache, Les loups en France, Aubier éd., 1981 - Daniel Bernard et Daniel Dubois, L'homme et le loup, Berger-Levrault, 1981.

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pays, et sur une longue période, à la fois les prédateurs et leurs victimes. Est-ce possible?

Pour les fauves, on dispose de documents sérieux à partir du XVIe siècle seulement. Avant, on peut se méfier mais il est cependant certain qu'après la Guerre de Cent Ans le pays de France, vidé de ses habitants, était revenu à un état quasi sauvage. Il suffit de citer les deux pauvres hommes de la paroisse de Maisons, en Beauce, seuls survivants de leur village en 1413. On trouve, à la fin du XVe siècle, des contrats pour des quantités considérables de peaux de renards, qui prouvent que ce riche pays était devenu un pays de trappeurs2. Aux XVIe et XVIIe siècles, avec les guerres de religion, les troubles de la Fronde, les loups étaient encore redoutables mais c'est dès cette époque que leur destruction s'organise3. Battues, qu'on appelait dans ce cas «huées au loup», création d'offices de louvetiers sont d'une efficacité douteuse au XVIIe siècle; cependant, en juillet 1697, deux cents de ces animaux furent tués dans la province de l'Orléanais4. Les loups ne disparurent pas avec l'Ancien Régime: les lois de la Convention (11 ventôse de l'an III) et de 1797 aboutirent à des destructions sévères5.

Le XIXe siècle vit l'extermination quasi totale, le décret impérial du 21 mars 1805 ayant mis en place un système mixte de chasses régulières et d'empoisonnements à la noix vomique. Les lieutenants de louveterie subsistèrent jusqu'à l'aube du XXe siècle et le dernier loup abattu dans le département d'Eure-et-Loir, au sud du Bassin Parisien, le fut sans doute à Thiville le 15 août 1900 6. Les régions de l'est de la France et les pays montagneux en ont recelé plus longtemps. Le dernier loup signalé en France, s'il s'agit bien d'un loup, fut traqué, en vain, dans les Vosges en 1977-78 7.

La réalité de l'existence du loup en France dans le passé étant indiscutable, il reste à établir l'importance réelle de la mortalité d'enfants

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2. Marcel Couturier, Recherches sur les structures sociales de Châteaudun, 1525-1789, Éd. S.E.V.P.E.N., 1969.

3. Du Fouilloux, La Vénerie, 1561.

4. D'après Delisle de Montel, Méthodes et projets pour parvenir à la destruction des loups dans le royaume, Paris, Imprimerie Royale, 1768.

5. L'état des loups tués en France en 1797 indique: 22 loups enragés ou ayant attaqué des hommes, 1034 loups non enragés mâles, 114 louves pleines, 702 louves non pleines, 3479 louveteaux de la grosseur du renard.

Le marquis Du Hallay présente un tableau de chasse éblouissant: 1200 loups, ce qui lui valut d'échapper à la guillotine quoique noble sous la Terreur.

6. D'après le Bulletin de la Société dunoise d'archéologie, tome X, p. 118.

7. Daniel Bernard, ouvrage cité, pp. 58-59.

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qu'on lui a imputée, souvent de façon assez légère, d'après des documents de seconde main et plus. Et pour ce faire, de quelles sources dispose-t-on? Uniquement des registres paroissiaux pour l'Ancien Régime et c'est une source très aléatoire dans cette utilisation. Elle est indiscutable puisqu'elle constitue un acte officiel qui livre un nom, une date, un lieu précis. Elle est fragile car les registres paroissiaux ont été inégalement conservés. On doit donc corriger les chiffres absolus en les affectant du coefficient de la présence des documents (figures 1 et 2).

Il est, de plus, évidemment impossible de retrouver et de lire tous les actes de décès existants. La présente étude se limite au département d'Eure-et-Loir, au sud-ouest de Paris, région complexe qui comprend une plaine céréalière, depuis longtemps openfield, un pays de bocage et de belles étendues de forêts. Seule la montagne est absente... Dans cette zone limitée on a utilisé les inventaires d'archives de Merlet8. Des sondages de contrôle ont permis de constater la fiabilité de son travail. Il n'a, bien sûr, pas introduit de cas et il en a peu oublié dans les années inventoriées avec détail. Mais il semble que, dans la dernière partie de son œuvre, les décades précédant la Révolution de 1789, il soit allé très vite, mentionnant seulement Baptêmes, mariages, sépultures, sans analyse de contenu. Les quelques cas précis tirés des mêmes sources dans d'autres départements relèvent un peu de la pêche à la ligne mais confortent cependant notre analyse9.

Une objection s'impose: pas plus que les officiers de l'état-civil actuel les curés n'étaient obligés de mentionner la cause du décès. Certains étaient prolixes, ou particulièrement impressionnés par les circonstances de la mort. Mais, dans le cas de cadavres mutilés, on peut penser qu'une raison religieuse les poussait à le faire et qu'ils tiennent tout particulièrement à signaler qu'ils inhumaient la moitié d'un corps, ou seulement les restes et reliques de la victime. A l'appui de cette opinion on trouve un acte dressé pour l'inhumation du bras d'un homme, lequel bras lui est tombé à la suite d'une maladie.

Penchons-nous sur cette réalité affreuse: pendant plusieurs siècles les loups ont dévoré des enfants en France, dans le sud-ouest du Bassin Parisien. Seulement des enfants? Non, mais, pratiquement, rien que des victimes très fragiles: des paysans, et des plus démunis, un pauvre homme

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8. Lucien Merlet, archiviste du département d'Eure-et-Loir, Inventaire sommaire des archives d'Eure-et-Loir, série E, Chartres, 1873.

9. Ils semblent particulièrement abondants dans les pays de montagne et dans l'ouest de la France, le Haut, Poitou en particulier, pays de brandes et de haies.

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TABLEAU 1

ΠΙΝΑΚΑΣ

Chaque croix représente une attaque de loup consignée dans les registres paroissiaux en Eure-et-Loir d'après les inventaires de Merlet. En appliquant le coefficient de présence des documents on obtient la valeur en grisé.

venu pour scier les bleds (faire la moisson à la faucille) et dont on ne connaît même pas le nom qui a été trouvé à demi mangé au matin sous le hangar où il couchait10; beaucoup plus de femmes que d'hommes chez les adultes. Jamais on ne signale de bûcherons, ni de gardes forestiers: ces gens-là savaient se défendre.

Les enfants, donc, bien que moins exposés que les travailleurs des bois et des champs, constituent plus de la moitié des victimes (tableau 3). Mais, même en admettant que beaucoup de cas nous échappent, il ne s'agit pas d'une hécatombe. Il est intéressant de s'arrêter un instant sur les circonstances.

D'abord on peut constater (carte) qu'il y a des zones à haut risque. Pas d'attaques en rase campagne sur l'immense plateau beauceron, peu hospitalier, balayé par un vent âpre en hiver: les fauves non plus n'y

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10. Fontaine-la-Guyon, 1693 - De même, un inconnu, probablement un vagabond, trouvé dans un pressoir les mains et le visage mangés, Mattanvilliers, 1710.

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TABLEAU 2

ΠΙΝΑΚΑΣ

Les assassinats relevés de la même manière et affectés des mêmes coefficients: presque le double avec des pointes en corrélation avec les attaques de loups sauf pour la décennie 1610-1619.

trouvent abri. Pas de victimes près des grands massifs forestiers11: les grands carnassiers y subsistent aisément aux dépens du petit gibier. Les points critiques sont à la jonction des bois taillis et des prés ou des champs: une dénivellation de faille dont la cassure est occupée par des broussailles connaît une densité remarquable: les loups embusqués comme en un poste d'observation pouvaient fondre sur leur proie isolée visible au loin dans la plaine. De même, un important remblai dû à des travaux abandonnés fut-il longtemps considéré comme un repère de bêtes féroces12. Les agglomérations importantes ne furent pas épargnées.

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11. L'extrême nord du département semble vide de loups: pas d'actes. Par ailleurs, on trouve confirmation dans un ouvrage, Instructions pour les gardes des Eaux et Forêts de la principauté d'Anet, comté de Dreux et Beu, Chartres, 1763, lequel, traitant de toutes sortes de chasses, ne mentionne pas le courre au loup, chasse pourtant très prisée. De même, une lettre de l'administration de la commune de Laons, même région un peu à l'ouest, en mars 1800, dit qu'il n'y existe aucun loup.

12. Il s'agit du canal de l'Eure dont la construction commencée en 1685 ne

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TABLEAU 3

SEXE FÉMININ SEXE MASCULIN

VIEILLARDS

De 50 à 60 ans

De 40 à 50 ans

ADULTES SANS PRÉCISION D'ÂGE

De 30 à 40 ans

De 20 à 30 ans

De 16 à 19 ans Sexe non connu

De 13 à 15 ans

De 11 et 12 ans

De 6 à 10 ans

ENFANTS SANS PRÉCISION D'ÂGE

De 2 à 5 ans

Moins de 2 ans

On cite des attaques de loups dans les rues de Paris en 1438, 1439, 1440 et 1595 13 et, à Chartres, de nombreux cas au nord-est et au sud-ouest de la ville, deux endroits où l'on déposait les immondices et les débris d'abattage de boucherie14.

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fut jamais terminée. Il devait amener les eaux de l'Eure, prises non loin de sa source à Versailles pour les fastes des jeux d'eaux du parc. Saint-Simon en a parlé comme d'une cruelle folie. Cf. P. Couturier, Le Canal de l'Eure, dans Histoire locale Beauce et Perche, Chartres, 1972.

13. Journal d'un bourgeois de Paris —Chronique des Rois de France— Journal de Henri IV.

14. On les nommait frou ou voirie. Il y a une rue du Frou encore actuellement à Chartres. Elle se trouve exactement dans la direction du dépôt ancien des ordures où des attaques eurent lieu.

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CARTE: Les cercles pleins représentent les localités pour lesquelles les registres paroissiaux signalent des victimes des loups. Les cercles vides, celles où un toponyme se rapporte à leur présence.

Ces grands enfants, des filles en majorité, qui mènent paître une vache au bord d'une route, ou qui ramassent de l'herbe, sont des victimes toutes désignées. Il s'agit, en somme, d'accidents normaux. Les plus nombreux ensuite sont les enfants de six à dix ans: c'est peut-être l'âge où la surveillance des parents se relâche et où l'intrépidité entraîne les garnements hors du village15.

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15. Germignonville, 1735: Louis Cassonot, âgé de huit ans, a été pris au bout du village par un loup qui ne l'a point lâché étant poursuivi.

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Mais que penser de ces bébés de deux ans ravis ou navrés d'un loup, dans la maison, en présence du père (paralysé par la peur?). De cet autre aussi, dont on n'a retrouvé que les petits pieds16? On pense déboucher sur un tout autre phénomène, surtout lorsque le curé lui-même laisse percer un doute affreux en écrivant : «...avoir inhumé la tête d'Antoinette Forette, six ans, que son père m'a assuré avoir été ravie et emportée par la bête et mangée»17. C'est que l'espérance de vie d'un enfant au berceau était bien fragile sous l'Ancien Régime. On peut évoquer les morts naturelles: la contagion (ainsi appelait-on les épidémies en général), les diverses fièvres, pourprées ou non (maladies infantiles), les autres morts accidentelles: les noyades dans les mares étaient fréquentes en Beauce... On est épouvanté à la lecture des registres paroissiaux de certaines paroisses proches de la capitale en constatant le nombre d'enfants abandonnés à la naissance et l'hécatombe, bien réelle celle-ci, parmi les enfants placés en nourrice18. Les loups sont très loin d'avoir causé de tels ravages. Mais on doit regarder la vérité en face. Un enfant était une charge parfois insupportable pour des miséreux qui ne parvenaient pas à gagner leur pain quotidien. Les curés le savaient bien, les juges aussi. L'infanticide par les filles mères est de tous les temps; aussi était-il obligatoire pour les célibataires de déclarer leur grossesse et les punitions étaient sévères pour celles qui s'y dérobaient; la peine de mort sanctionnait le meurtre d'un nouveau-né. Il était également interdit de coucher les nourrissons dans le lit de leurs parents : trop d'enfants mouraient étouffés...

Comment ne pas imaginer que la Beste mystérieuse, inconnue, presque surnaturelle, ait pu offrir un alibi imparable à la disparition d'un petit être indésirable? L'homme est un loup pour l'homme.

DE LA RÉALITÉ AU MYTHE: LA RUMEUR

La naissance de la rumeur peut être saisie à la source, dans les registres paroissiaux eux-mêmes. Voyons quelques cas.

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16. Pierres, 1693 - Même paroisse, 1694.

17. Sainville, 1691.

18. Particulièrement au XVIIIe siècle, dans la paroisse de Gilles, au nord du département. En 1785, on y a inhumé 14 nourrissons dont 7 enfants trouvés— 1786, 41 nourrissons dont 31 enfants trouvés— 1787, 24 dont 19— 1788, 13 dont 8— 1789, 32 dont 20. Les nourrissons qui ne sont pas des enfants trouvés viennent de familles d'artisans parisiens: on trouve des sculpteurs, des imprimeurs, un peintre à la Manufacture Royale de Sèvres, un maître-graveur et un maître-peintre du roi... Ce ne

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Le 7 juillet 1662, Marin Renou, âgé de six ans, «a été étranglé par un loup qui a fait grand dégât en ces quartiers il y a plus de deux ans, et je crois qu'il a mangé ou fait mourir bien près de trente enfants, dont en voilà deux dans ma paroisse... chose effroyable!», écrit Simon Laurens, curé de Thivars depuis 1654. Or, aucune autre mention dans ses registres et dans les deux années, c'est cinq décès de ce type que nous connaissons dans cette zone, qui est effectivement une des plus touchées de la région.

En 1735, à Germignonville, le curé note à la suite de l'acte : «La même bête, ou une semblable, depuis huit fours a décoré plusieurs enfants à Bonneval, à Molitart (ville et village à une quinzaine de kilomètres) et plusieurs autres endroits». On ne trouve rien non plus à ces dates, en ces lieux et ce cas de Germignonville est unique pour le plateau de Beauce, ou presque.

A la fin du XVIIe siècle, le registre paroissial d'Armenonville-les-Gâtineaux, a l'ouest de Chartres, est une véritable gazette: faits divers et commentaires, potins de la cour du roi et surtout considérations pessimistes sur la dureté des temps. En 1686, le curé écrit : «Nous devons faire mention de la désolation que causèrent huit ou dix lieues à la ronde une grande quantité de loups accoutumés à manger de la chair humaine... On peut dire sans exagération que ces loups carnassiers dévorèrent plus de 500 personnes». Il revient à la question en 1699, année néfaste, en affirmant: «Des bêtes féroces achevèrent de désoler le pays: on ne parlait que de femmes et d'enfants mangés...». Il s'agit certes d'une région touchée mais nous sommes très loin, d'après nos documents, d'un total de victimes exprimé par un nombre à trois chiffres.

Le processus est connu: c'est l'exagération épique. Sous le coup de l'émotion, que l'on veut faire partager, le lyrisme se déchaîne. L'auditeur devient à son tour conteur et agit de même.

La rumeur peut s'engendrer par un phénomène psychologique différent, encore plus inconscient. Le Minotaure, l'hydre de Lerne, le dragon broyé par l'archange, la tarasque... ont hanté l'esprit de nos ancêtres. Il n'est pas surprenant qu'ils aient affabulé lorsque le malheur les frappait. Même les curés dans leurs actes officiels ne peuvent retenir leur imagination; or c'étaient les hommes les plus avertis de nos campagnes. D'où les signalements pour le moins curieux qu'ils donnent du loup assaillant. L'enfant a été tué, dit l'un, par un léopard ou par un

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sont pas des miséreux. Pourquoi délaissent-ils ainsi leurs enfants? Il ne semble pas que la mortalité soit aussi élevée pour les enfants du pays, loin de là.

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once19; or l'once, bel et rare animal, n'est pas un familier de nos régions, pas plus que le léopard! Ceux qui l'ont eu croient que c'est sorcier ou sorcière20... Il semble qu'ils répugnent à écrire son nom; ils le désignent par une périphrase: un loup ravissant, une manière de loup, une bête en forme de loup, une bête carnassière... Enfin, et c'est le plus significatif, on trouve La Bête21. Or le processus qui ramène à l'unicité crée le mythe. Il est difficile d'appréhender le phénomène dans les périodes reculées; par contre, aux XVIIIe et au XIXe siècles, et même au XXe, alors que le danger se raréfie et disparaît, on connaît des paniques célèbres.

La Bête du Gévaudan, «la bestio qui mange le monde», causa l'une des plus célèbres. De 1764 à 1767, elle ravagea les montagnes du sud du Massif Central. On lui prêtait la taille d'un taureau, une queue longue et touffue, la station debout pour dévorer ses proies. Elle mangeait les enfants, buvait leur sang, leur coupait la tête. Les archives départementales de la Lozère, de l'Hérault et du Puy-de-Dôme attestent que le tribut fut lourd: enfants de sept à onze ans, vachers et bergères de moins de quinze ans. Le roi alerté promit d'énormes récompenses: on ne tua jamais l'animal fabuleux, mais beaucoup de loups, et les ravages cessèrent. Par contre, les récits aux veillées se transmirent et amplifièrent les faits, l'imagerie populaire y puisa l'inspiration.

Bien qu'elle ait fait beaucoup moins de victimes, il en fut de même pour la Beste d'Orléans, cinquante ans plus tard. Cet animal, au corps couvert d'écaillés, que les balles ne pouvaient atteindre, était vu le même jour à Saint-Rémy-sur-Avre et dans un village du Loir-et-Cher (à plus de 100 km l'un de l'autre). Mêmes descriptions, mêmes effets; l'imagerie en fit également ses délices: plusieurs gravures furent éditées à Chartres et à Orléans22. Elles montrent toutes le meurtre d'un enfant par un monstre ressemblant à un loup. Une complainte de six couplets accompagnait l'image, tout autant mélodramatique:

Le père (cherche) ses enfants

Les enfants père et mère...

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19. Ver-les-Chartres, 1581 — Vitray-en-Beauce, 1681.

20. Les Châtelets, 1634.

21. Quatre fois: Montlouet, 1681 — Gas, 1683 — Sainville, 1691 — Saint-Symphorien, 1693.

22. A Chartres, chez Garnier-Allabre — A Orléans, chez Rabier - Boulard. Le Musée historique et archéologique de l'Orléanais présente trois gravures. Le Musée de Chartres conserve un vitrail qui se trouvait dans la maison Garnier-Allabre et qui reproduit l'image populaire éditée par cet imprimeur.

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La Βeste d'Orléans

Vitrail qui se trouvait dans la maison Garnier-Allabre, imprimeur à Chartres, avec trois autres vitraux exécutés d'après des images populaires éditées par cet imprimeur.

Elle se termine sur un appel au Tout-Puissant. L'historien local Lecocq23 rapproche la bête fabuleuse du Monstre de Péronville dont la légende courait dans les mêmes lieux autrefois. De même il avance que le Monstre des Alpes serait la résurgence, au XIXe siècle, du Cochon Noir, récit remontant dans la nuit des temps. Mais, dans l'Orléanais, aux veillons, on abandonna bientôt les hauts faits de la Bête: ils furent remplacés, après 1871, par les épisodes locaux de la guerre de 1870: l'atroce vérité dépassait amplement la fiction.

N'ironisons pas trop sur les grandes peurs du passé. Les études

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23. Ad. Lecocq, Les loups dans la Beauce dans L'Astrologue de la Beauce et du Perche, 1859 et 1860.

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faites sur la Grande Peur de 1791 montrent comment un fait s'enfle et déferle sur un pays entier. Le XXe siècle a connu le monstre du Loch Ness et, encore plus proche, la Bête des Vosges (1977-78) qui mobilisa la troupe, fut photographiée (c'est là le progrès) et caricaturée dans la presse24. A Rouen, en 1966, à Orléans, en 1969, des rumeurs étranges se sont développées à partir de calomnies sans fondements, sinon phychologiques. Ce qu'on a appelé «la rumeur d'Orléans» a été étudié sous tous ses angles par le sociologue Edgar Morin et son équipe. Une autre équipe travaille actuellement sur le phénomène «rumeur» en général.

LA MYTHOLOGIE DU LOUP ET L'ENFANCE

Les versions multiples du Petit Chaperon Rouge25 ont été exploitées à des fins moralisatrices évidentes. Les nombreuses analyses qui en ont été faites ont tenté d'expliquer un symbolisme que Perrault n'a peut être placé que par malice26, on pourrait dire par gauloiserie, comme dans de nombreuses chansons de notre folklore.

Hou, hou...

Colinette n'a pas (n'a plus) peur du loup...

Les fabliaux et les fables n'étaient pas, à leur origine, une littérature enfantine; ils le sont devenus. Le Roman de Renart remonte au XIIe siècle, période où les loups sévissaient sans doute en France; il leur est, malgré cela, plutôt indulgent, les présentant comme des lourdauds, cruels certes, mais le plus souvent affamés et Ysangrin est surtout le comparse ridicule du rusé goupil. Les mêmes caractères se retrouvent dans les fables de La Fontaine: le loup, parfois cynique, traître, peut être aussi peureux. De même dans la bande dessinée moderne, du moins Grand-Loup car son fils, Petit-Loup, protège avec malice les trois petits cochons27. L'enfant est ainsi confronté dès ses premières

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24. Le Sauvage, décembre 1977. Voir D. Bernard, ouvrage cité.

25. Il y a celle des frères Grimm, beaucoup plus tardive puisque du début du XIXe siècle, dont l'happy - end ménage la sensibilité enfantine et de nombreuses traditions orales dans plusieurs provinces françaises. Le conte de Daudet, La Chèvre de Monsieur Seguin, est une version aussi de ce thème tant exploité.

26. Ce n'est pas le point de vue qui se dégage des analyses de Freud, Bettelheim, Marc Soriano...

27. Thème emprunté d'ailleurs à un conte populaire et «enrichi» de nombreux épisodes de plus ou moins bon goût.

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    6. Actes du Colloque, Historicite ...

    A. POLITIS

    L'IMPRÉCISION DE L'ÂGE, DES DATES ET DU TEMPS DANS LA TRADITION ORALE

    Si l'on essayait de dresser une typologie des âges selon les données de la tradition orale, ο α se trouverait, il me semble, dans une impasse. Jusqu'à quel âge quelqu'un est-il censé être un enfant, quand commence-t-il à être un jeune, un homme, un vieillard? Si je ne me trompe, la tradition orale évite de telles définitions, mis à part quelques rares cas. Je n'en connais pour ma part que deux où l'âge est exprimé par un chiffre; un chant classé d'ordinaire parmi les chants gnomiques et qui traite de la vie des hommes:

    L'enfant quand il est né

    N'est pas différent d'un fruit

    A dix, il grandit

    Et contemple le monde

    A vingt il est viveur

    Et bon ripailleur

    A trente c'est un brave

    et ainsi de suite, par décennies, jusqu'à 100 ans1.

    Dans le second cas est fixé l'âge-limite de la maturité sexuelle de la fille.

    Là-bas, à Aghia-Marina et à Panaghia,

    Une fille de douze ans a pris l'habit;

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    1. A. Jeannaraki, Chants crétois (en grec), Leipzig 1856, p, 160, Vasilios Laourdas, «Les âges de la vie d'après Solon et la tradition grecque moderne» (en grec), Actes de l'Académie d'Athènes, 21 (1946), Athènes 1950, p. 257-263 se sert de cette variante précise, afin de la comparer à une poésie analogue de Solon; il ajoute en même temps d'autres variantes et proverbes relatifs —matériau utile à notre sujet.